
Bride Stories ou Otoyomegatari en vo est un manga de Kaoru Mori qui, suivant les indications de l’auteur se déroule en Asie Centrale au 19ème siècle non loin de la mer Caspienne, ce qui est loin d’être précis! l’Asie Centrale, allant de l’est de la mer Caspienne à la Mongolie, englobe partiellement voire totalement une dizaine de pays et s’étend sur une bonne partie du plus grand des continents !
C’est donc l’occasion pour nous d’aborder cette région du monde ainsi que cette époque oubliée de nos livres scolaires et de mieux comprendre le contexte de cette histoire en affinant un peu plus la localisation de l’intrigue de Bride Stories.
Les indices laissés par Kaoru Mori pour déterminer le lieu exact et la période où se déroule l’histoire étant assez nébuleux, je vais tâcher de situer au mieux l’histoire, d’autant que la carte qui apparaît dans le tome 3 page 194 est toute sauf précise.
Elle situe la ville de Boukhara de l’Ouzbékistan au sud de la mer d’Aral et le vague point de départ d’Henry Smith le linguiste, ami de nos héros, entre les deux alors qu’en réalité Boukhara est plutôt au Sud-Est de la mer d’Aral, ce qui pour plusieurs raisons pose quelques problèmes pour situer la ville de Karluk et d’Amir(a).
A sa décharge, l’auteur laisse des pointillés pour vaguement situer le début du périple de monsieur Smith et on peut supposer qu’il soit parti d’un peu plus loin.
Soit dit en passant, pour une histoire se passant « non loin de la mer Caspienne », on repassera…
Maintenant concentrons nous sur les quelques indices laissés ici et là.
REPERE GEOGRAPHIQUE :
Tout d’abord, nous voyons dans le tome 3 que la géographie des lieux est une vaste plaine plus ou moins aride où ne poussent que quelques arbres et beaucoup d’herbes.
Dans le tome 2, on apprend que la ville dans laquelle fait escale Smith est « Kalaza » à l’ouest du fleuve.
La ville de Kalaza ou Karaza ou autre noms s’en rapprochant étant inconnue des cartes consultées sur google map, le net, des livres sur l’Asie Centrale… et n’ayant pas d’atlas précis de la région, ma recherche de ce côté là a fait choux blanc, même en allant fouiller du côté des cités abandonnées. Mais peut-être est-ce un nom de ville inventé par l’auteur ou une très mauvaise traduction ?!
Je me suis alors concentré sur les fleuves et j’y ai vu deux possibilités.
Soit il parle du fleuve Amou-Daria présent en Ouzbékistan, soit du fleuve Syr-Daria un peu plus à l’est et se situant au Kazakhstan.
Pour situer un peu mieux, il va falloir retourner en arrière. Le voyage vers Kalaza se fait en 4 jours dixit Karluk dans le tome 3, et dans le tome 2 on les voit en partie encore dans les montagnes. L’oncle de Karluk vivant non loin dans les plaines et Amira chassant dans un relief assez plat, on peut aisément situer la ville de Karluk dans une région de moyenne montagne.
La distance moyenne parcourue en une journée à cheval étant entre 30 et 40 km, la distance séparant « Kalaza » de la ville de Karluk est donc d’environ 120 à 160 km, ce qui est finalement assez peu.
Autre indice, le village d’origine d’Amira semble se situer un peu plus haut dans les montagnes.
Les seuls massifs montagneux sont ceux du Pamir à la frontière entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan si on prend en compte le fleuve Amou-Diara, et la chaîne de montagne Tian (ou Tangri Tagh) qui couvre l’extrême ouest de l’Ouzbékistan, le sud du Kazakhstan et l’ouest du Kirghistan si on prend en compte le fleuve Syr-Daria.
C’est en tout cas ce qui se rapproche le plus de la carte d’Ali le guide qui il faut l’avouer a une carte sûrement réalisée après cinq jours de Feria de Dax. C’est dire la précision de ladite carte.
Et comme vous pouvez le constater, c’est un peu la fête car dans les deux cas on est dans des régions frontalières et ça va donc être sacrément coton pour affiner la localisation ! Merci Kaoru Mori !!! >_<
Tentons maintenant d’affiner un peu plus en étudiant les costumes des différentes tribus.
REPERE VESTIMENTAIRE :
La tenue portée par la famille de Karluk ressemble beaucoup à celle des tribues situées en Ouzbékistan. Les hommes avec le turban chalma et l’épais manteau, le khalat, les femmes ornées de beaucoup de bijoux portés au cou, mains, oreilles… dont les motifs sont identiques à ceux portés par la famille.
La tenue au Turkménistan, pays voisin à l’Ouest de l’Ouzbékistan est quant à elle singulièrement différente autant pour les hommes que pour les femmes.
La robe portée par les femmes, appelée chadar, principalement ornée de motifs floraux s’apparente à la robe de mariage que porte Talas (Taras ?) sur la couverture du tome 3 pour laquelle Smith aura un coup de foudre.
Les costumes des hommes sont facilement reconnaissables notamment à leur couvre-chef en fourrure. D’ailleurs la tenue des militaires de l’époque correspond assez à celle de la garde de Kalaza.
Je mettrais toutefois un gros bémol car la tenue de mariage de Talas est l’exacte tenue des femmes du Karakalpakstan, une province de l’est de l’Ouzbékistan, située juste en dessous de la mer d’Aral, ce qui d’ailleurs confirmerait la situation géographique indiquée sur la carte d’Ali, mais qui se trouve à quelques 900 km des premières montagnes et après avoir traversé un ostie de grand désert tabernacle !!!
Mais on va dire que les notions de temps et de distance parcourue en chevaux, ainsi que la carte du monde de Kaoru Mori ne sont pas vraiment les mêmes que les nôtres.
M’enfin je suis trop pointilleux et je ne lui en voudrais pas de n’avoir pas poussé le vice jusqu’à calculer tout bien comme il faut, alors que cela aurait pu m’aider à situer l’histoire. Son travail et ses recherches étant déjà exceptionnels il faut l’avouer, je serais un vilain de lui en tenir rigueur.
Pour en revenir à nos tenues, celles du Kirghizstan sont quant à elles assez différentes avec notamment de la fourrure sur les manteaux des femmes. On peut donc oublier ce pays.
Les tenues du Kazakhstan sont plus difficiles à situer étant donné la grandeur du pays. Et du fait donc d’une assez grande diversité dans les vêtements, je n’ai pas pu avoir de réel élément de comparaison, même après avoir été faire un tour au musée du quai Branly où sont exposés diverses tenues et objets appartenant aux différentes peuplades d’Asie Centrale.
Et comme je n’y ai pas non plus trouvé sur place de personnes assez calées sur le sujet pour m’aider… c’est dans ces moments là qu’on voit les limites d’internet lorsque la connaissance du monde est assez succincte, et qu’on pleure car les éléments se trouvent là, dans des musées à l’autre bout de la Terre ou dans des ouvrages inaccessibles, sauf aux chercheurs dans certaines bibliothèques. « Ô rage ! Ô désespoir ! »
Bref, malgré la visite virtuelle possible de certains musées comme celui du Louvre, le partage total des connaissances n’est pas encore pour tout de suite.
Mais pour me consoler, je me persuade que même si des tenues des peuples kazakh sont proches de celles de la famille d’Amira, je ne pense pas qu’ils viennent de cette région étant donné que les personnages nous disent venir d’au-delà des montagnes.
Je tâcherais quand même de confirmer en allant dans une bibliothèque plus importante que celle de ma ville pour approfondir le sujet quand j’aurais un peu de temps. En attendant on s’en contentera hein.^^
Pour revenir (encore une fois) aux tenues, on peut noter que celles des hommes de la famille d’Amira diffèrent beaucoup de celles de la tribu de Karluk.
Elles peuvent plutôt s’apparenter à celles des Tatars (ou Tartares) dont quelques rares tribus se situaient justement dans les montagnes à l’ouest de l’Ouzbékistan dont certains ont les yeux bridés comme les hommes du clan d’Amira.
Je reste toutefois prudent car dans la région, il y avait un beau paquet de clans différents descendant de la Grande Horde, la Moyenne Horde ou la Petite Horde comme le sont les Tatars, d’autant qu’ils chassaient tous avec des aigles, donc l’indice dans le tome 1 comme quoi le clan d’Amira chasse avec des aigles ne nous aide pas beaucoup, sinon qu’il s’agirait probablement bien d’un clan d’une ho
rde.
Allez donc savoir à laquelle exactement ils ont appartenu ? Et quel clan ?
Mais malgré les différents points communs, je n’ai pas trouvé d’exemple concret de costumes féminin d’une horde se rapprochant de la tenue d’Amira. A continuer de creuser en bibliothèque là encore.
Petite anecdote amusante, au hasard de mes recherches j’ai pu tomber sur un vêtement dont la ressemblance est troublante avec la tenue d’Amira et dont la période correspond mais qui malheureusement est apparue dans la région située entre la mer Méditerranée et la mer Caspienne. Une région fort lointaine de celle de nos protagonistes.
La conclusion de cette recherche sur les tenues est qu’en recoupant avec les données géographiques, les différents éléments apportés sur les costumes tendent à situer l’action dans le Nord Est de l’Ouzbékistan, non loin du Turkménistan, le long du fleuve Amou-Diara pour l’intrigue se déroulant à Kalaza dans le tome 3 et à la frontière de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan aux environs de Shakrisabz pour la ville de Karluk. (Voir carte)
Maintenant le contexte historique va peut-être également nous aider.
REPERE HISTORIQUE :
La situation géopolitique brièvement abordée dans le tome 2 apporte quelques lumières. En effet, il y est dit que les relations entre l’Empire Britannique et la Russie ne sont pas au beau fixe.

Bien que ce puisse être intéressant, je ne vais pas rentrer dans les détails de l’histoire pour éviter de perdre du monde en chemin car les tenants et les aboutissants variaient autant que les frontières des deux empires, sans oublier les différentes annexions ou protectorats mis en place par les russes suivant les régions gouvernées par différentes peuplades, qui sont un peu casse tête et dont j’ai trouvé quelques points de divergences dans mes recherches sur les frontières autour du fleuve Amou Diara suivant les années.
Vous avez donc une brève idée de la situation politique du coin, qui bien que paraissant paisible ne le fut pas plus de quelques décennies suivant les régions avec en prime différentes rebellions à droite et à gauche.
(Ce qui au 19ème siècle était aussi vrai pour l’Europe.)
Il faut juste savoir que ces relations tendues appelées « Le Grand Jeu » consistaient notamment pour la Russie en une extension vers le sud et pour l’Empire Britannique une « protection » de l’Inde contre une possible invasion russe.
Les détails apportés ici et là par la garde de Kalaza montrent que la région n’a pas encore été annexée par la Russie et est encore sous protectorat.
Je vous passe également les détails sur les fréquentes modifications de frontière mais il semble que l’histoire se déroule entre 1868 et 1890.
Personnellement, je pencherais pour la période 1880-1890, période assez mouvementée dans la région où une guerre a failli éclater, d’où la demande aux ressortissants civils anglais de s’éloigner afin de ne pas être pris pour des espions, comme c’est le cas dans Bride Stories pour Smith. D’ailleurs le mot « espion » est de mise car sans conflit franc, les deux empires se livraient une guerre d’alliance avec les différents clans souverains de ces régions, expliquant ainsi la présence d’un nombre important d’espions / négociateurs comme doit l’être l’anglaise venue apporter dans la ville de Karluk la lettre à Smith lui demandant de partir.
Donc pour conclure, en recoupant les informations géographiques, sur les tenues et la géopolitique et selon des interprétations parfois personnelles, je situe la ville de Karluk à la frontière de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan aux environs de Shakrisabz entre 1889 et 1890.
Et là vous me dites « Tout ça pour ça ?! » en maudissant les quelques minutes de perdues que vous avez bien voulues consacrer à la lecture de ce billet.
Oui mais attendez et faites le point. Vous avez eu un petit cours de géographie, d’histoire et une petite étude sur les différentes tenues traditionnelles de la région. Sans oublier le pourquoi du comment Smith est pris pour un espion, pourquoi Amira et Talas sont si différentes de Pariya… Tout ça vous permettra de mieux appréhender ce manga et son histoire dans une région totalement méconnue de nous autres européens, à la différence du manga Emma dans lequel l’Angleterre de la période Victorienne est tout de même beaucoup plus simple à comprendre… enfin si on a pas dormi en cours d’Histoire au collège.^^
Alors il n’est pas à exclure que l’auteur nous donne plus de précisions quant à la situation géographique et la période durant laquelle se déroule l’histoire, faisant ainsi voler en éclats toutes ces déductions et me faisant passer ainsi pour un couillon. Mais dans l’état actuel des quelques informations données, je dirais en toute mauvaise foi que mon raisonnement tient la route et que c’est la faute de Kaoru Mori si cela s’avèrerait ne pas être le cas. D’ailleurs je pourrais arguer que pour Emma l’auteur avait été trèèèèès libre sur les repères temporels alors pourquoi pas sur Bride Stories ?!
Au passage, un bonus car on ne va pas se quitter comme ça non ?
BONUS ETHNOLOGIQUE :
Pour ceux qui ne le savaient pas et qui se posaient la question, ou qui avaient des doutes, la religion dans cette région était bien l’Islam et les tenues très colorées, richement décorées ou montrant différentes parties du corps étaient tout à fait normales, comme dans beaucoup d’autres pays où l’Islam était la religion principale au 19ème siècle. Malheureusement la radicalisation et une interprétation très « particulière » se sont propagées surtout à partir de la 2ème moitié du 20ème siècle, qui a vu pour certains pays une disparition considérable de cette diversité vestimentaire.
Tout comme le fait de se cacher les cheveux qui à l’époque était pour certaines régions un signe de pudeur. De beaux cheveux étant comme les petits pieds en Chine ou une poitrine généreuse de nos jours, un atout séduction non négligeable et donc tout comme la poitrine, on évitait le topless !
Comprenez toutefois que les jeunes filles pouvaient en montrer une partie, histoire de séduire un éventuel futur mari. ;o)
Sans oublier la place de la femme dans la société qui n’était pas rétrograde pour l’époque. Bien sûr on vivait dans une société patriarcale (au 19ème siècle en Europe nous n’étions pas mieux) mais ces femmes d’Asie Centrale étaient parmi les femmes les plus libres du monde musulman depuis plusieurs siècles et avaient un vrai rôle dans la société mais surtout dans la famille.
D’ailleurs en parlant de religion et de la femme, souvenez-vous que dans le tome 2 Smith va visiter le mausolée de Holkia où les femmes y viennent prier afin d’enfanter dans de bonnes conditions.
Ce genre de pratique n’est clairement pas courant dans l’Islam et là aussi il faut y voir une exception de de l’Asie Centrale.
La croyance musulmane s’est métissée à d’anciennes croyances déjà bien mélangées comme l’animisme, le bouddhisme et le zoroastrisme. Toutes les traditions héritées de ces anciennes croyances ne rentrant pas en conflit avec l’Islam, elles ont perdurées pendant des siècles et il n’est pas étonnant qu’au 19ème siècle certaines pratiques autour de la nature, le Soleil, la Lune ou les animaux aient eu cours.
Intéressant melting-pot qui malheureusement tend à disparaître au profit d’un Islam radical mais qui de nos jours se retrouve quand même par petites touches dans les mariages et les habits traditionnels où les symboles musulmans côtoient ceux du Soleil et de la Lune.
Et je vais finir ce bonus en vous parlant de la langue. J’avoue que je ne connaissais pas moi non plus, mais en faisant ces recherches, je suis tombé dessus alors autant vous dire deux mots sur la langue principale de l’époque qui était le Tadjik. Une langue iranienne qui était parlée dans une partie de l’Asie Centrale, principalement à l’ouest et qui utilisait l’alphabet perso-arabe pour sa forme écrite.
Voilà. Vous êtes enfin arrivé au terme de ce long billet qui j’espère vous aura plu pour ceux l’ayant lu en entier. Pour les adeptes du « je ne lis que la conclusion » ils seront fortement déçus parce qu’elle ne se trouve pas tout à la fin. Petite subtilité que je me suis permis pour leur faire lire ce billet en entier qui se lit quand même vite. Allez courage! :p
N’hésitez pas non plus à venir sur le forum partager vos impressions ou vos remarques sur ce billet, ou bien évidemment sur Bride Stories et les œuvres de Kaoru Mori.
P.S. : Pourquoi je parle d’Amira et non d’Amir pour désigner l’héroïne ? Simplement parce que le prénom Amir est un prénom masculin et comme je doute que notre héroïne soit un travesti, je lui préfère sa version féminine en cours à l’époque qui est Amira et convient un peu mieux.
Erreur du traducteur ? Erreur de Kaoru Mori ? Volonté de l’auteur de donner un prénom masculin à son héroïne ? Je n’ai pas la solution mais au 19ème siècle ce n’est pas une fantaisie qui était réellement pratiquée.

Les images du manga proviennent des différents tomes et sont © 2009 Kaoru Mori, les photos des bijoux ont été prises au musée du quai Branly à Paris, la carte est extrait d’un numéro du magazine Géo Histoire et les photos des personnes en costume traditionnel proviennent de différents ouvrages sur l’Asie Centrale et sont également propriété de leurs auteurs respectifs dont je n’ai malheureusement pas toujours eu les noms.
Les sources sont assez importantes pour être toute citées mais proviennent en grande majorité de livres issus de différentes bibliothèques municipales et de bibliothèques de musées. (Internet se révélant assez vite limité sur l’aspect ethnologique et vestimentaire hormis pour l’aspect historique.)
Merci à Victoire de Ki-oon pour les épreuves et merci tout particulièrement à Ialda et Kuyon pour leur participation et d’avoir enduré la relecture. ;p